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Un mardi, à sept heures

Son nouveau travail l'ennuie très vite.
La routine s’installe avec la monotonie des machines à café, le matin, à dix heures.
Tu savais que la fille machin est enceinte et que son mec veut la larguer ?
Non, c'est vrai?
Oui, et on dit même que…
Et le repas le midi à la cantine, purée-caviar-épinards, t’as vu la tête de la fille du premier ? Et celle du cadre du bureau 403 (un beau salaud ce type-là, il a abandonné sa maîtresse quand elle était enceinte), et les conversations qui tournent autour des jours qui rallongent ou raccourcissent, selon l’époque et la mode. Oui mais la mode, je m’en fous.
L’après-midi, c’est le moment du compte à rebours avant la sortie. Si la pendule était munie d’une cloche comme dans les écoles, sonnant la fin des cours, tout le monde s’élancerait dans la rue en hurlant comme des mômes.
Le soir, la vie reprend son cours suspendu, mais il fait nuit. Et quand elle sort elle se dit : Mais que s’est-il passé aujourd’hui ? Comment sont les rues de ma ville quand je suis au travail ?
Une envie de faire la journée buissonnière la saisit soudain par les cheveux.
Et à force d’y penser, un matin, le réveil sonne et elle dit tout fort :
— Aujourd’hui je ne vais pas travailler.
Et la phrase dite, comme une sentence définitive, elle se laisse glisser bien au fond du lit, sous la couette, contre son amant qui dort encore, et son cœur bat très vite. Hum, c’est bon, je ne vais pas travailler, pas travailler, pas travailler. Je reste au chaud, au lit, hum… Mais non, elle sursaute : il est tard, il faut que j’y aille !
Elle a des piles de dossiers en souffrance. Les dossiers souffrent donc, et pas elle.
Non, il faut qu’elle y aille, vraiment. A-t-on idée de rêver à cette heure ?
Elle tente un coup d’œil au-dessus de la couette. Dehors, il doit faire froid, et gris.
Le réveil sonne à nouveau.
Et merde ! Elle se lève, sans un regard pour le traître qui dort encore mais qui, instinctivement, roule à sa place dans le lit, pour se lover dans sa chaleur à elle. Il renifle un peu, se pelotonne contre l’oreiller. Elle tourne la tête pour ne plus voir le spectacle ; elle aimerait trop être à la place de l’oreiller. Il la malaxerait dans tous les sens et se frotterait le nez contre ses creux et ses bosses, tous ses moelleux, puis ses bras la serreraient soudain très fort au point de l’étouffer.
Elle soupire. Il ouvre un œil.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien, je voudrais être un oreiller.
Heureusement, il n’a pas entendu et s’est déjà rendormi.
Il fait froid, et il fait gris : elle avait raison.
Les Filles du Calvaire l’attendent, elle pénètre sans sourire dans la bouche de métro.
Je pourrais être encore au chaud dans le lit, et je suis sûre que ce salaud va se rendormir contre mon oreiller pour me voler l’odeur de ma peau nue.
Et là, d’un seul coup, elle se dit : Non, ce n’est pas du jeu… Elle a déjà mis son ticket dans la machine, mais une fois sur le quai, elle fait marche arrière et se laisse porter par le flot des gens qui sortent du métro parce que c’est là où, justement, ils vont travailler. Mais pas elle. Elle, elle rentre chez elle, remonte quatre à quatre les escaliers de son immeuble, met la clef dans la serrure, va se déshabiller dans la salle de bain puis traverse le couloir sur la pointe des pieds, ouvre doucement la porte de la chambre.
Ça sent l’odeur de l’endormi.
Elle se glisse contre le corps brûlant de son amant. Il se réveille en sursaut : T’es froide ! Pire qu’un glaçon !
— Hum, réchauffe-moi vite au lieu de grogner !
— Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien, c’est la fin du monde, c’est tout. Le métro a explosé, une bombe a détruit l’Assemblée Nationale, on a pendu tous les patrons, c’est la guerre totale, une nouvelle bombe va exploser dans moins de trente minutes, mon amour, fais-moi l’amour, là, tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard…
Il renonce à comprendre, de toute façon, ce corps glacé contre lui, ça l’excite très vite, très fort, et il commence à s’ébrouer, encore à moitié endormi. Elle rit : Ta bite se réveille toujours avant toi ! Elle s’écrase sur le sommier, remonte ses fesses. Le nez dans son oreiller à elle, elle y devine ses odeurs à lui, et lui se love sur elle et lui mordille la nuque. Tu sens bon, hum, il faisait trop froid dehors, c’est ça ? Oui, c’est çà, il faisait trop froid, maintenant, tais-toi ! Il glisse son nez entre ses cheveux dénoués, puis de ses deux mains l’attrape par les hanches pour la soulever un peu. Quand il est bien ancré en elle, il caresse ses seins. Soudain, elle se met à rire. Elle n’a jamais ri à cette heure-ci, un mardi, à sept heures du matin. Et lorsque le plaisir les terrasse tous les deux sur le lit, ils rient encore comme des fous, mais cette fois-ci parce qu’ils entendent le voisin taper contre la cloison et se plaindre du bruit.

 

Cathy Ytak

 

Cette nouvelle a été publiée par les éditions Sansonnet, dans un livre intitulé « Pour ne pas vivre idiot », en soutien à une école d’éducateurs en lutte, en 2001. Sous la direction de Thierry Maricourt, et illustré par Maud Lenglet, cet ouvrage contient des nouvelles de Didier Daeninckx, C. Edziré Déquesnes, Sébastien Doubinsky, Med Hondo, Serge Livrozet, Thierry Maricourt, Isabelle Marsay, Roger Martin, Ricardo Montserrat, Valère Staraselski, Didier Vandemelk et Cathy Ytak.

Mis sur ce site en accord avec l’éditeur, Vincent Valdelièvre.
Editions Sansonnet, Lille. 2001.

 

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